Une Bibliotheque Arabe Premoderne


Ms arabe 774 de la BNF, transition entre deux cahiers, f. 308r et 309v.

L’histoire littéraire a principalement retenu Antoine Galland et, dans une moindre mesure, son collègue et contemporain Pétis de La Croix comme les premiers grands arabisants français. La politique française d’apprentissage de l’arabe et d’étude de l’Islam est bien antérieure, et Galland bénéficie en fait d’une politique française tout à fait originale et riche, initiée par les autorités successives et poursuivie par des hommes de lettre curieux et passionnés.

On ne peut comprendre le rapport si particulier qu’entretient la France avec le monde arabo-musulman sans se replonger dans cette antériorité. La preuve la plus tangible de cette politique française est constituée par les collections de manuscrits arabes, patiemment constituées par plusieurs arabisants français aidés en cela par une volonté diplomatique, économique et scientifique à l’origine par exemple des Jeunes de Langues (ancêtre de l’Institut d’Apprentissage des Langues et Civilisations Orientales).

Les différentes collections constituées par des hommes politiques comme Mazarin, Seguier ou Colbert, qui décide en 1667 de verser le fonds oriental de la Bibliothèque de Mazarin à la Bibliothèque royale, ou des arabisants privés comme Eusèbe Renaudot, Thévenot ou Peiresc constituent le premier fonds oriental de la Bibliothèque Nationale de France. Si la littérature théologique domine de façon tout à fait prévisible, d’autres contenus (littéraires, scientifiques, historiques…) témoignent d’une recherche diversifiée qui ne s’attachait pas seulement à l’objet de collection mais au texte lui-même. La numérisation de certains de ces manuscrits, notamment ceux dont le contenu est le plus rare ou le plus inattendu (recueils de poèmes, de, ouvrages d’histoire ou de médecine) permet non seulement de les rendre accessibles mais aussi de présenter de manière organisée cette « première bibliothèque » orientale dont Galland et ses contemporains tireront profit. La constitution d’une collection de manuscrits numérisés peut ainsi servir à des recherches sur l’avancement des connaissances de l’Islam en France au XVIIe siècle dont la Bibliothèque orientale de d’Herbelot offre un instantané commenté dans les dernières années du siècle. Enfin, ce travail doit mettre en lumière la politique novatrice de la France dans ce domaine et montrer la curiosité foisonnante des hommes politiques décisionnaires comme des chercheurs contemporains qui ont su profiter de cette générosité intellectuelle.


L'aljamiado

« Costume d’intérieur des femmes et des filles morisques de Grenade », dessin de Christoph Weiditz (1540), Trachtenbuch (recueil de costumes) Nuremberg, Germanisches Nationalmuseum, Hs. 22474.

Le choix du premier manuscrit arabe numérisé dans cette collection s’est porté sur le ms arabe 774 de la BNF.

Il s’agit d’un manuscrit de la fin du XVIème siècle. L’époque était particulièrement défavorable aux Morisques après les révoltes des Alpujarras. Entre la chute de Grenade (1492) et leur expulsion finale, ils tentèrent de conserver leur identité communautaire en copiant des prières, des récits et des informations culturelles diverses dans ce que l’on appelle des manuscrits aljamiados. Le ms. arabe 774 est l’un des plus riches et des plus importants non seulement par son contenu mais aussi par son histoire propre et sa présence dans les collections arabes de la BNF.





Qu’est-ce qu’un “manuscript aljamiado”?

Répartition des Morisques en Espagne, source Henri Lapeyre, Géographie de l’Espagne morisque, Paris, Ecole Pratique des Hautes Etudes, 1959

Le terme aljamiado désigne une pratique d’écriture spécifique aux crypto-musulmans d’Espagne durant les XVème et XVIème siècles. Ils devaient en effet, pour des raisons de sécurité, cacher leur identité collective. Ces textes témoignent des circulations de motifs littéraires et religieux caractéristiques de la culture arabo-andalouse en Espagne.

Les Morisques ayant gardé leur pratique de l’islam et une certaine maîtrise de l’arabe se concentrent principalement en Aragon ce qui explique qu’un grand nombre des manuscrits aljamiados que nous possédons viennent de cette province. Le manuscrit 774 est rédigé en dialecte aragonais, parsemé d’arabismes.

Qui sont les Morisques?

Les Morisques sont des chrétiens ou des crypto-musulmans issus de familles anciennement musulmanes, appelés “Moriscos” après la chute du royaume musulman de Grenade (1492).

Pourquoi le manuscrit arabe n°774 de la Bibliothèque Nationale de France est-il si important ?

Il s’agit de miscellanées regroupant des textes religieux (prières, histoires saintes…), des prophéties et un guide de voyage d’Espagne en Turquie. Une étude et une transcription en alphabet latin ont été publiées par Alvaro Galmés de Fuentes (El manuscrito misceláneo 774 de la Biblioteca Nacional de París, Gredos, Madrid, 1982). Ce type de manuscrit intéresse les historiens pour le témoignage qu’il offre sur la pratique cryptée de l’islam au XVIème siècle en Espagne, les linguistes, puisqu’il s’agit d’une transcription « phonétique » d’un dialecte oral mais aussi les littéraires puisqu’il atteste d’une circulation, en Europe de l’ouest, de récits d’inspiration musulmane (la vie du prophète par exemple) que l’on retrouve dans d’autres supports.


Contenu narratif

  • Récit de la mort de Mohammad
  • Prière à Fatima
  • Voyage depuis l’Espagne
  • Profession de foi
  • Prière pour le mois de Rajab
  • Questions posées par des juifs au prophète Muhammad
  • Chapitre sur les cinq prières
  • Déclaration
  • Note sur les mois et les fêtes de l’année musulmane
  • Prière
  • Histoire de Moussa
  • Les cinq anges envoyés par Dieu aux musulmans lorsqu’ils meurent
  • Traditions sur les propriétés de quelques prières
  • Prière de la nuit
  • Récit sur le jour du Jugement Dernier
  • Hadith d’Omar
  • A propos de la purification
  • Autres prières
  • Récit de la mort de Moussa
  • Récit sur les scandales qui frapperont l’île de l’Espagne
  • Prophétie du très savant Saint Isidore
  • Futur de l’Espagne
  • Prophétie de Muhammad sur l’Espagne
  • Prière pour celui qui passe devant un cimetière
  • Prière pour les moments de désespoir
  • Quand tu te sentiras perdu, tu diras cette prière
  • Prière pour celui qui mange

Cette liste des contenus en montre la diversité même si prédominent les thèmes religieux. Les différents chapitres ne sont pas issus d’un même carnet original et ne sont pas tous notés par le même scribe.




Peut-on lire le manuscrit comme un texte littéraire?

Sans entrer dans les détails, le manuscrit 774 regroupe des textes particulièrement précieux notamment un « itinéraire » qui retrace les étapes nécessaires d’un voyage d’Espagne vers la Turquie et qui renseigne sur les modes d’expression de ce type de contenu, mais aussi des prophéties qui permettent d’entrevoir le type de textes auxquels les Morisques avaient accès. La citation du Secret des secrets atteste par exemple de la grande circulation des histoires d’Alexandre dans ces milieux par ailleurs confirmée par d’autres manuscrits.

Le choix des prières lui-même comme les titres des contenus sont riches d’enseignements sur l’état d’esprit de la communauté ainsi que sur ses stratégies de conservation face à la conversion et à la perte de la pratique de l’arabe classique.

Interets & Questions

Ce manuscrit pose plusieurs séries de questions concernant la vie culturelle et religieuse des Morisques:

  • Comment ont-ils tenté de préserver leur identité collective et quels étaient les éléments qui leur semblaient important à ce propos?
  • Quelles sont les pratiques spécifiques du crypto-islam espagnol à la fin du XVIème siècle?
  • Comment ont-ils construit ce vademecum littéraire et pour qui?
  • Quel était leur corpus narratif ?
  • De quelle manière ce corpus reflète-t-il leur situation politique et leur auto-représentation?
  • Comment ce matériau narratif circulait-il sphères chrétiennes aux sphères musulmanes?
  • Quel est l’impact d’une situation marginale, d’un point de vue politique et sociale sur les productions littéraires?
  • Comment une communauté construit-elle sa propre identité collective ?

Traduction d’un texte: Prophétie de Mohammad à propos de l’Espagne

Le prophète Mohammad, que Dieu le bénisse et lui donne le salut dit:
- Je vous mènerai sur une île de piété.
Ils répondirent :
- Oui, ô prophète de Dieu.
Il dit :
- Il s’agit d’une île à l’ouest que l’on appelle l’Andalousie, elle sera habitée à la fin des temps par un groupe de personnes de ma communauté de croyants, en effet, y garder la frontière une nuit et un jour, c’est aux yeux de Dieu, loué soit-il, comme si on l’adorait pour toujours. Pour celui qui y dort avec sa troupe, c’est comme s’il avait jeûné tout le temps, et il reste en état de grâce même quand il la quitte. Un heureux destin attend celui qui l’atteindra à la fin des temps, et Dieu, loué soit-il, fera alors lever un vent qui emportera ses habitants vers Jérusalem [dans le texte : « la demeure sacrée »].
On rapporte que le Prophète, que Dieu le bénisse et lui accorde son salut, a dit :
- Un homme de ma communauté religieuse se soulèvera le jour du jugement et se lancera dans la guerre sainte, sur le chemin de Dieu.
On ne saura pas quand aura lieu le jour du jugement, mais les montagnes seront alors devenues vallées.
On raconte de même que le prophète, que Dieu le bénisse et lui accorde son salut, a dit :
L’Andalousie possède quatre des portes du Paradis, l’une s’appelle Faylonoata, l’autre Lorca, la troisième Tortosa et la dernière Guadalajara.
A la Mecque, Mohammad Bnu Qatil dit un jour :
Pour ceux de l’Andalousie, par celui qui tient ma personne en son pouvoir !, garder la frontière un seul jour et une seule nuit, est meilleur que douze pèlerinages accomplis le bon mois.
‘Abdu al-Malik Bnu Habîb dit aussi :
- J’ai posé une question à propos des gens qui vivront les premiers événements annonciateurs du jugement en Andalousie. Et un autre m’a posé une question à propos de la mosquée verte, je l’informai sur sa localisation et il dit :
- O Abu Marwan ! je te ferai connaître des informations sûres, le jour du jugement, le muezzin commencera à appeler à la prière, à celle du soir, il prêchera en Andalousie et annoncera que l’islam ne sera jamais chassé de cet endroit, et que les ennemis ne le vaincront jamais.
Le prophète de Dieu, que Dieu le bénisse et lui accorde son salut, dit :
- On ne connaît pas les détails de la guerre sainte qui aura lieu en occident mais on sait qu’elle commencera dans l’île que l’on nomme Andalousie, qui, par celui qui tient ma personne en son pouvoir !, comme mon frère Gabriel me l’a fait savoir pendant mon sommeil, sera conquise après ma mort, les vivants connaîtront le bonheur et les morts mourront en martyrs. Le jour du jugement sera annoncé par soixante-douze signes, et chaque signe fera soixante-douze mille morts, qui ne seront blessés ni par l’épée ni par la lance.
‘Omar Ibn al-Hattâb, que Dieu le prenne en sa pitié dit aussi :
- Qui seront ces martyrs ?
Le prophète Mohammad, que Dieu le bénisse et lui accorde son salut répondit :
- Ce sont des étrangers à ma communauté, les habitants de la fin de la terre ; et, par celui qui tient ma personne en son pouvoir ! garder la frontière un jour et une nuit dans la guerre des musulmans, et plus aimé de moi que la Nuit du Destin.
Le messager de Dieu, que Dieu le bénisse et lui accorde le salut, dit aussi que l’Andalousie est faite des vallées qui forment le Paradis, et une partie de ses compagnons dit alors :
- O, seigneur, laisse-nous participer à cela à leurs côtés dans le chemin du bien. Le messager de Dieu, que Dieu le bénisse et lui accorde son salut répondit :
- Comment pourriez-vous profiter du bien qui leur échoit puisque vous ne partagez avec eux ni la peine, ni l’angoisse ?
Gabriel me fit savoir, que Dieu lui accorde le salut, que les gens mourraient alors des grandes déraisons que leur feront subir les ennemis et qu’ils achèteront du grain pourri.
‘Ikrima Ibn Abbâs et le messager de Dieu Mohammad dirent :
- Mais un jour les troupes des adorateurs d’idoles mangeurs de porcs vaincront les troupes de la vérité et de la vraie foi dans l’île d’Andalousie, qui sera conquise après ma mort.
Ibn Abbâs, que Dieu le prenne en pitié, nous raconte qu’un jour il fit la prière en compagnie du messager de Dieu, que Dieu le bénisse et lui accorde le salut, il s’agissait de la prière du coucher du soleil, et quand ils eurent fini, il se concentra sur le chant de son muezzin, il regarda vers l’ouest et se mit à pleurer à chaudes larmes.
Ibnu ‘Abbâs, que Dieu le prenne en pitié dit alors :
- O, messager de Dieu, pourquoi as-tu tant pleuré que tu as trempé les poils de ta barbe de tes larmes ?
Le prophète Mohammad, que Dieu le bénisse et lui accorde le salut répondit :
- J’ai pleuré parce que mon seigneur m’a fait voir une île, qui se nomme Andalousie, qui sera la plus belle [ ?] île peuplée de musulmans, et elle sera la première d’où ils seront chassés.
‘Abd Allah dit alors :
- O, messager de Dieu ! Comment vaincra là-bas l’unicité de Dieu, loué soit-il ? Le prophète répondit que Dieu enverrait un guide pour défendre la vraie religion contre les autres, au détriment des infidèles.
Le prophète de Dieu dit :
- A la vérité, dans certaines conditions, seulement très peu d’entre eux convertiront le monde à la vraie religion, et propageront le message du Coran dans le monde.